La naissance
Il faut rappeler que la
naissance d'un enfant était un sujet tabou.
Jamais le mot "enceinte" n'aurait été prononcé
devant un enfant.C'est à mots couverts que l'on parlait de la
chose.
D'ailleurs, on disait d'une femme enceinte qu'elle était dans
une "position intéressante".
La naissance elle-même devait rester un mystère.
Les petits garçons naissaient dans les choux. On peut retrouver
les cartes postales représentant un champ dans lequel chaque
chou porte un petit garçon.
Quant aux filles, par nature plus délicates sans doute, elles
venaient dans les roses.
Tout cela était parfaitement invraisemblable. Les enfants
acceptaient ce fruit de l'imagination des grandes personnes, mais
n'étaient pas toujours dupes, en particulier ceux de la campagne
qui se trouvaient au contact de la nature.
De toute façon, les enfants "bien élevés", et ils l'étaient
presque tous, ne se seraient jamais permis de poser une question.
On naît dans cette maison familiale dont nous aurons souvent l'occasion
de parler.
Pour cet événement, on appelle le médecin qui vient généralement
du chef-lieu de canton en voiture à cheval. Les anciens se
souviennent sans doute du vieux docteur Andrieux de Neuilly en
Thelle qui venait à Ully à bicyclette et qui s'arrangeait pour
rentrer chez lui par le "Petit train" .
Et il "oubliait" parfois de se faire payer. (La Sécurité
Sociale n'existait pas)
Le médecin de famille est un homme très respecté et que l'on
connaît bien. Souvent, il a mis au monde le père ou la mère du
nouveau-né.
On a aussi recours à une sage-femme ; on a confiance en elle,
car elle est "diplômée", ce qui n'empêche pas que très
souvent on appelle une femme du village qui procède aussi aux
accouchements. On trouve cela tout à fait normal, d'autant plus
que presque toujours, ses talents d'accoucheur lui viennent de sa
mère.
Et puis, elle est là dès qu'on a besoin d'elle et cela coûte
moins cher.
Le bébé est enroulé dans un lange de coton qu'on recouvre d'un
lange de laine, le tout soigneusement attaché par des épingles
doubles dites "épingles à nourrice". Peut-être, ce
mot vient-il du fait que beaucoup d'enfants étaient placés en
nourrice.
Souvent, dans le village, une femme élevait plusieurs
nourrissons, parfois même les allaitait. On se souvient de l'expression
: ils sont frères de lait.
Voilà notre bébé emmailloté. Quand on le libérera de cette
entrave, il portera une robe, même si c'est un garçon ; il la
gardera pendant 2 ans, souvent plus.
Il est allaité par sa mère, mais le lait de vache sera souvent
sa principale nourriture avec des "bouillies", cela
jusqu'à l'âge de 2 ans, ce qui donnait souvent de gros bébés.
Nous n'insisterons pas sur ce sujet ; un vieux traité de puériculture
serait préférable à nos souvenirs, fussent-ils assez fidèles.
Malheureusement, il arrivait parfois que la future mère ne
profite pas du confort d'un lit de la maison familiale. On nous a
raconté l'histoire d'une femme qui travaillait à la "batterie".
(Rappelons en passant qu'il s'agit de la machine à battre et de
sa locomotive à vapeur qui se déplaçait de ferme en ferme pour
battre au cours de l'année le blé et l'avoine rentrés pendant
la saison de la moisson.) Le personnel suivait la batterie, c'étaient
"les gars de batterie". Mais revenons à notre future mère
de famille. Elle était à son poste de travail et ne se souciait
guère de sa situation. Aux premières douleurs, elle rentrait
chez elle, mettait seule l'enfant au monde et, le lendemain, elle
était au travail. On nous a même raconté qu'un jour, elle n'avait
pas eu le temps de rentrer à sa maison (et quelle maison !) et
la paille de la grange lui servit de lit. Un homme, avec son
couteau, coupa le cordon ombilical.
Qu'on veuille excuser ce réalisme digne de Zola, mais il est l'expression
d'une cruelle vérité car nous n'avons aucune raison de mettre
en doute le récit de nos témoins.
D'ailleurs, nous pourrions citer d'autres exemples qui ne
manqueraient pas de vous étonner. Mais cela était tout de même
l'exception. Il n'empêche que la sélection naturelle n'épargnait
que les plus solides.
On souhaitait la naissance d'un garçon plutôt que celle d'une
fille, surtout comme premier enfant du ménage.
Toutefois, chez les paysans, un garçon puis une fille donnaient
satisfaction à tout le monde ; le père avait un charretier, la
mère une aide précieuse pour les travaux réservés aux femmes,
et ces travaux n'étaient pas toujours les moins pénibles.
En parlant de son fils, le père disait "mon garçon"
et les gens n'employaient pas d'autres expressions que "le
fils à un tel" ou encore le garçon "un tel". Il
s'agissait toujours du fils, de l'aîné en particulier.
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