La purge
Mais le maintien de l'intestin en bon état
de marche a aussi sa tradition bien établie, c'est la purge avec
ses rites immuables.
C'est toujours la mère qui fixe le jour de l'opération.
Il arrive aussi que le médecin en recommande l'usage, c'est même
assez fréquent.
Cette purge est peut-être un perfectionnement de l'ancien clystère
qui ne faisait le travail qu'à moitié.
Bien sûr, pour les enfants, le jeudi est toujours choisi. (C'était
autrefois le jour de congé scolaire de la semaine.)
La veille, la mère a préparé dans le "pot au feu" (la
grande marmite encore appelée pot à bouillon), un bouillon de légumes
auquel on a ajouté un gros bouquet de cerfeuil.
Du cerfeuil, je me demande bien pourquoi ?
Je crois que le peu de goût que j'éprouve pour cette délicate
plante aromatique remonte au supplice de la purge.
La "purge" elle-même, le médicament est un peu une
question de famille.
La plus employée est probablement l'huile de ricin (pardon, l'huile
déricin).
On la boit avec du café généralement. Bien sûr, elle ne peut
pas se mélanger avec le café et ses grands yeux jaunes flottent
à la surface.
Notre vieux médecin de famille (Il avait déjà soigné mon père
tout enfant.) recommandait de la boire dans la bière. Ah ! Cette
mousse imprégnée d'huile de ricin !
Le sulfate de soude, le sel de magnésium avaient aussi leurs
partisans.
C'était tout aussi infect, le mot n'est pas trop fort.
J'ai souvent entendu parler de l'eau de vie allemande et de la
limonade purgative, mais je n'ai jamais eu l'occasion de déguster
ces breuvages. J'imagine qu'ils n'avaient rien à envier à l'huile
de ricin.
On donnait parfois aux enfants du chocolat purgatif. N'était-ce
pas un moyen de les dégoûter du chocolat ?
Le départ est donné le matin de bonne heure.
Bien sûr, il faut absolument rester au lit.
La mère est là pour savoir si "ça fait effet".
Le seau hygiénique trône au milieu de la chambre en attendant
qu'on fasse appel à ses services.
Et la chose attendue arrive, le nettoyage commence.
Il peut se faire en plusieurs fois.
Mais, n'allez pas croire que tout est fini, loin de là.
Et c'est maintenant que le fameux bouillon prend le relais.
Il va falloir en absorber une dizaine de grandes tasses ou bols.
Ce liquide assure le nettoyage et le rinçage, c'est le mot qui
convient.
Et maintenant, le ventre est vraiment libre.
Vers midi, on se lève, les jambes un peu flageolantes.
On a le droit à un repas léger, généralement un petit morceau
de veau qu'on avait ajouté au bouillon au cerfeuil.
Et la vie normale reprend.
A noter qu'il est admis de ne pas "aller" le lendemain
d'une purge.
On surveillera vaguement le bon fonctionnement de l'appareil
intestinal jusqu'au jour où l'on jugera qu'une nouvelle purge
est nécessaire.
Peu à peu, la purge disparut de la médecine populaire. Après l'avoir
trouvée bienfaisante, on la jugea inutile voire mieux dangereuse
dans certains cas.
Adieu la purge !
Ce
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