Le pharmacien
Avant de clore ce petit récit d'ordre médical
(si l'on peut dire), je m'aperçois que j'ai oublié de parler du
pharmacien ; il faut préciser qu'il est avec le médecin un des
notables du chef-lieu de canton.
C'est toujours un pharmacien de première classe.
De grosses lettres d'émail blanc, en relief, collées sur la
vitre de la porte d'entrée vous l'affirment.
Bien sûr, on va "au pharmacien" mais il est loin d'avoir
l'importance qu'on accorde à son confrère d'aujourd'hui.
Souvent, on lui demande un conseil, cela vous évite d'aller chez
le médecin (Il ne fait pas payer son conseil.).
Evidemment, il exécute les ordonnances.
Il n'y a pas beaucoup de monde dans sa boutique, cependant, il
faut attendre car c'est le pharmacien qui doit préparer le sirop,
les poudres digestives, les cachets, les tisanes selon une
formule donnée par le médecin.
Je revois encore les bouteilles de sirop en verre marron, fermées
par un bouchon neuf, recouvert d'un papier soigneusement plissé
et retenu par un fil bien serré.
Des noms me reviennent en mémoire de ce qu'on appelle des spécialités
:
les pilules Piule (Les plaisantins ajoutent pour personnes pâles.),
le sirop des Vosges Cazé (Comme l'eau éteint le feu, il éteint
la toux.),
la Jouvence de l'abbé Soury,
la gaduase qui a remplacé heureusement l'huile de foie de morue,
les petites pilules Carter pour le foie
et pour rester sur le même sujet, la Boldoflorine, "la
bonne tisane pour le foie"(ça se chante).
Ajoutons encore la quintonine qui donne bonne mine,
la tisane des quatre fleurs (ça, c'était bon),
l'ouate thermogène et son cracheur de feu,
la Marie-Rose, "la mort parfumée des poux".
Ces petits parasites proliféraient beaucoup ; les mères de
famille utilisaient un remède plus simple et plus radical : les
cheveux tondus à ras.
Bien connu aussi le sirop iodotanique phosphaté "pour la
croissance".
On dit que le fer est indispensable à l'organisme ; alors, on
fait tremper des clous dans de l'eau que les enfants doivent
boire.
Je crois que certains de ces produits ont encore des adeptes.
Il est à noter que beaucoup de vieux pharmaciens ont créé une
ou plusieurs spécialités qu'ils recommandent à leurs clients.
Rappelons que le pharmacien vend des sangsues.
On connaît bien ces remèdes appliqués par toutes les mères de
famille : les ventouses assez inoffensives sauf s'il s'agit de
ventouses "clarifiées" et le cataplasme.
Il faut dire que le cataplasme a aussi ses rites.
On garde précieusement les vieux rideaux en voile car ils
formeront l'enveloppe du cataplasme ; chez les gens plus aisés,
on utilise la "toile à beurre", celle qui entoure les
belles mottes de beurre frais.
De toute façon, ces tissus seront récupérés et lavés pour un
prochain usage.
Dans une casserole réservée à cet effet, on fait une bouillie
de farine de lin avec de l'eau très chaude.
Cette bouillie peu appétissante et par son aspect et par son
odeur est enveloppée dans un linge qu'on a préparé.
Le cataplasme est ensuite appliqué sur la poitrine.
Si on saupoudre un peu de farine de moutarde, il devient
sinapisme. Il est difficile à supporter.
Le rigolo est un sinapisme perfectionné et d'un usage très
simple. On dit qu'il fut inventé par un médecin, Monsieur
Rigollot.
Quelle ironie !
N'oublions pas la célèbre teinture d'iode à l'odeur si caractéristique
et que l'on met sur une plaie.
C'était très désagréable et même douloureux.
Cette teinture d'iode avait une autre propriété. Quelques
gouttes dans du lait chaud guérissaient les maux de gorge.
On avait une grande confiance dans le pouvoir thérapeutique des
plantes, "c'était naturel".
Un livre conservé précieusement "Le médecin des pauvres"
indiquait pour chaque maladie la plante qu'il fallait utiliser
pour se soigner.
On demandait souvent conseil à l'herboriste.
Si la guérison par les plantes revient très à la mode, tant
mieux.
Mais, la purge, le sinapisme, la teinture d'iode semblent avoir vécu
leurs plus glorieux moments.
Ah ! Les enfants d'aujourd'hui ne connaissent pas leur bonheur !
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