Le monument aux morts
Ce texte est celui du discours prononcé
par Monsieur Marcel Derebergue le 11 novembre 1979 au cours de la
cérémonie anniversaire.
Le très officiel calendrier des P. et T. (pardon, je devrais
dire l'almanach des P. et T.) indique à la date du 11 novembre :
victoire de 1918. Bien sûr, l'armée française a vécu la plus
grande épopée de son histoire en forçant l'armée allemande à
capituler. En ce jour de l'Armistice, c'est partout une explosion
de joie : sur le front d'abord et, comme on le comprend, dans les
camps de prisonniers en Allemagne, dans les villes et jusqu'au
plus petit village où la cloche a sonné à toute volée.
Mais bientôt la triste réalité va apparaître. Dès que les
premiers soldats libérés rentrent dans leur foyer, les vides
laissés par ceux qui ne rentreront pas paraissent plus grands
encore. On murmure des chiffres ; le million de morts est
largement dépassé et la liste s'allongera encore car les hôpitaux
sont pleins d'agonisants. Et que dire de la longue cohorte des
trois millions de blessés, certains horriblement mutilés et
dont la vie ne sera plus qu'un insupportable martyre. Et les mères
en pleurs et les veuves et les orphelins !
Chacun le sent, les conséquences humaines de cette guerre sont
trop horribles pour qu'on oublie cette tragédie nationale. Le
pays entier a le sentiment qu'il a une dette de reconnaissance à
acquitter envers les victimes. C'est ainsi qu'on décide d'élever
un monument à la gloire de ceux qu'on dit "Morts pour la
France". Le plus petit village aura le sien ; ce ne sera
parfois qu'une simple plaque.
A Ully bien sûr, on apportera ce pieux témoignage de
reconnaissance. Dans une séance extraordinaire, en date du 29
mars 1919, le conseil municipal décide que "le monument de
nos soldats morts pour la France sera érigé place de l'église."
Messieurs Decamp et Minelle Donatien sont chargés de prendre
contact avec un entrepreneur. Et le 23 mai 1920, Monsieur
Lecointe étant maire, le conseil municipal décide de faire l'acquisition
d'un monument commémoratif à la maison Pachy de Cires les Mello
pour la somme de 5250 francs, un monument simple à l'image de
ceux dont il perpétuera le souvenir et dont le granit
indestructible défiera le temps.
Mais, la place de l'église, lieu ordinaire des fêtes n'est peut-être
pas le lieu de recueillement qui convient à ce monument. Alors
la commune fait l'acquisition du terrain où nous nous trouvons
en ce moment et en poursuivra l'aménagement.
La liste sera longue des noms que la pierre conservera. Et que
personne ne soit oublié. La compagnie d'arc fait un don de 25
francs pour que l'on inscrive le nom d'un de ses membres Loth
Alfred né dans la commune. Une pauvre mère, Madame Duflos, en
souvenir de son fils paiera les frais de gravure sur le monument.
Le 10 avril 1921, on
inaugure ce monument au cours d'une cérémonie aussi simple que
solennelle, en présence de toutes les familles des victimes.
Sous la conduite de leur maître Monsieur Audebez, les enfants
des écoles ont chanté la Marseillaise et chacun d'eux a déposé
un petit bouquet de fleurs au pied du monument. Afin que ces
enfants, malgré leur jeune âge, conservent un souvenir vécu de
cette guerre, on organise à leur intention un pèlerinage à
Guiscard et à Noyon, là où les champs de bataille sont restés
intacts après les durs combats que les "poilus" ont dû
livrer pour arrêter l'envahisseur.
Les soldats tués au cours des combats ont été inhumés par
leurs camarades là où ils étaient tombés. On pourra ramener
la dépouille dans le cimetière du village.
Le conseil municipal décide qu'une place gratuite leur sera
attribuée et l'on achètera l'étoffe nécessaire à la
confection d'un drap tricolore qui recouvrira le cercueil au
cours des obsèques.
Le retour des corps donne lieu à une cérémonie simple. Elle se
renouvellera plus d'une vingtaine de fois et malgré cela elle
sera toujours empreinte de la plus grande tristesse et du plus
grand respect.
Les familles sont très attachées au retour de ces pauvres
restes qui sont ceux d'un être cher. Cela est si vrai que des
parents n'ont pas attendu les instructions officielles. Ils sont
allés seuls chercher la dépouille de leur fils et l'ont inhumée
clandestinement dans le cimetière.
Inclinons-nous devant la douleur de ces pauvres gens.
Hélas, certains, ceux qu'on appelle les disparus n'auront pas même
droit à une sépulture. Leur pauvre corps restera quelque part
dans la terre bouleversée des tranchées. C'est à l'intention
de ces disparus que le conseil municipal a fait déposer une
plaque dans le cimetière où nous nous rendrons tout à l'heure.
Je vous prie d'excuser le rappel de ces pénibles détails. Il n'était
peut-être pas inutile de les donner car il faut que la réalité
demeure.
Sans doute trouverons-nous aujourd'hui que les bonnes intentions
n'étaient pas à la mesure du sacrifice. C'est certainement vrai.
D'ailleurs, comment auraient-elles pu l'être ? Mais on ne peut
mettre en doute la sincérité qui animait les hommes de l'après-guerre.
Si le temps nous éloigne de plus en plus du 11 novembre 1918, du
moins restons fidèles à la mémoire de ces hommes qui tombèrent
dans les gigantesques batailles que l'histoire a retenues.
Pendant quelques instants, en ce jour anniversaire, pensons à
eux et faisons en sorte que leur souvenir demeure.
Marcel DEREBERGUE
Ce
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