Les repas
Le repas de noces, ou plutôt les repas,
ont demandé beaucoup de préparation.
Bien souvent, il y a un repas à midi, un autre le soir et
parfois même un troisième le lendemain à midi.
Si on n'a pas trouvé de salle suffisante pour y faire tenir tous
les invités, on aménage une grange ; quand les moyens
financiers le permettent, on installe une tente dans la cour ; c'est
généralement celle sous laquelle a lieu le bal de la fête
patronale. Les noces comptant plus de cinquante personnes ne sont
pas rares.
On retrouve souvent dans les "archives" familiales les
menus de repas des cérémonies familiales (chacun ayant le sien
à son nom), ceux des repas de noces en particulier.
On est stupéfait devant le nombre des plats. Quelle accumulation
de mangeaille ! Selon une expression bien connue et plus que
familière "un repas à s'en faire péter la sous-ventrière"
(l'un des harnais de l'attelage). N'oublions pas la place immense
que tenait le cheval. Vraiment nos aïeux avaient un solide
estomac.
Pour la cuisine, on a fait confiance à un maître queux qui
jouit d'une grande réputation dans les environs et qu'on a
retenu longtemps à l'avance ou bien on s'adresse à une ou deux
femmes du pays dont les talents de cuisinière sont connus depuis
longtemps.
On s'est mis à table un peu tard. Le repas terminé, très
souvent, la noce presque complète ira danser à Chantilly en
voitures à chevaux. Plus tard, l'autocar sera un moyen de
transport plus rapide et plus confortable. Les voitures particulières
étaient rares.
Vers vingt et une heures, on se remet à table. Le repas est long.
Pour couronner le tout, on respecte "le trou normand" :
un verre d'eau de vie de cidre au milieu du repas. Il paraît que
cela creusait l'appétit. Il faut bien reconnaître qu'on devait
en avoir besoin.
A la fin du repas, au moment où le ton commence à monter, le
garçon d'honneur s'est glissé sous la table. On entend quelques
cris ; puis soudain le chercheur sort et s'écrie "Je l'ai
eue !" et il brandit un petit bouquet de rubans. C'est la
jarretière de la mariée. Elle est vendue aux enchères au
profit des jeunes époux.
Et puis, on ne saurait concevoir un repas de noces sans sa partie
artistique. Voici venu le moment des chansons.
L'esprit euphorique, le visage congestionné, on s'est déboutonné
un peu ; chacun y va de son refrain.
Il y a ceux que l'on connaît pour être les interprètes d'un
air connu.
L'oncle untel a sa spécialité : la chanson des blés d'or.
"Mignonne, quand le soir descendra sur la terre
Et que le rossignol viendra chanter encore
Nous irons écouter la chanson des blés d'or."
( en passant, ce n'est pas si mal)
Le cousin x..., lui, réserve son talent pour "le credo du
paysan" ; un autre connaît un air d'une opérette en vogue
"Les cloches de Corneville" par exemple.
Parfois, l'un des participants, alors que les enfants sont sortis
de table, entame une chanson aux paroles plutôt grivoises et
dont l'assistance reprendra le refrain en chur ; les "quatre-vingts
chasseurs" avaient beaucoup de succès.
Les anciens, après s'être beaucoup fait prier, chantent à leur
tour, mais leur mémoire défaillante leur refuse souvent d'aller
jusqu'au bout.
Quel que soit leur talent, tous sont chaleureusement applaudis
car le public est indulgent.
Enfin, ceux qui ne savent pas chanter ou qui n'osent pas, récitent
un monologue du style "le caraco kaki à col en caracule".
J'ai même connu un grand-père qui récitait de longues tirades
de Victor Hugo.
Quand la fête tire à sa fin, les jeunes invités mettent un
malin plaisir à empêcher le départ des jeunes mariés et si on
sait où ils doivent se rendre, on va faire beaucoup de bruit
sous leur fenêtre ; mais il faudra bien abandonner la lutte.
Le lendemain, on ira les réveiller de bonne heure, ce qui sera
facile car beaucoup d'invités n'auront pas dormi.
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