Souvenirs de la Grande Guerre

Ce texte reproduit en partie celui d'un discours que j'ai eu l'honneur de prononcer devant le monument aux morts le 11 Novembre 1978.

A cette époque, Ully comptait encore des témoins de la guerre 14 - 18 avec qui j'ai pu m'entretenir longuement. Je citerai Monsieur Albert Serrain, un des écoliers de la promenade et Monsieur Maurice Petit qui participa au combat pendant toute la durée du conflit.

Nous l'avons déjà dit, beaucoup de nos traditions se perdent. Celles des cérémonies dites patriotiques demeurent tant bien que mal, peut-être parce qu'elles sont officielles et revêtent à ce titre un caractère national. L'anniversaire de l'Armistice du 11 novembre 1918 en est un exemple.

C'est bien connu, les grands événements de l'histoire de notre pays ne touchent guère les campagnes directement. On ne saurait en dire autant de la guerre 14 - 18. D'ailleurs, dans nos souvenirs et dans nos livres, c'est la Grande guerre, et on n'oublie pas qu'à Ully comme dans chaque village on a payé un lourd tribut à ce sanglant conflit.

Les manuels d'histoire nous rappellent les dates qu'il faut retenir :
3 Août 1914 : l'Allemagne déclare la guerre à la France,
11 Novembre 1918 : la signature de l'Armistice qui met fin à la première guerre mondiale.

Essayons d'évoquer le souvenir de ces sombres années que les habitants d'Ully ont vécues.

Bien sûr, en cet été 1914, les moyens d'information se limitent aux journaux ; on sait tout de même qu'en Europe la situation est tendue, grave même et l'on peut dire qu'on s'attend au pire.

A Ully st Georges, le samedi 2 août 1914, il fait très beau. C'est le dernier jour de classe avant les "grandes vacances" (août et septembre). Les garçons de l'école ( il y avait une école de filles et une école de garçons), sous la conduite de leur maître, Monsieur Cantrel, sont allés en promenade ; les travaux de la moisson battent leur plein. Dans les champs, ils voient les faucheurs au travail. Au loin, on entend le cliquetis saccadé de l'une des premières moissonneuses - lieuses. Une javeleuse fait tourner ses râteaux comme les ailes de moulin.

A leur retour au village, vers 16 heures, les enfants apprennent que le garde champêtre, Monsieur Petitpas, vient de coller des affiches blanches avec deux petits drapeaux tricolores croisés.

ORDRE DE MOBILISATION GÉNÉRALE

La cloche de l'église sonne.

Immédiatement, les plus anciens, ceux qu'on appelle les territoriaux et qui sont chargés principalement de la surveillance des voies de communication partent.

Monsieur Poincaré a beau déclarer que "la mobilisation n'est pas la guerre", personne n'est dupe. En effet, le 3 août, on apprend que l'Allemagne a déclaré la guerre à la France.

Le lendemain matin, tous les hommes en âge de porter les armes sont partis à leur tour. Ils étaient 43 mobilisés. Ils ont pris le premier train du matin à 6 heures, celui que nous appelions "le petit train". Malgré la gravité de la situation, on ne voit aucune trace de tristesse sur leur visage. Ils étaient persuadés qu'ils seraient bientôt de retour, confiants dans la puissance de l'armée française et dans le patriotisme de ses soldats.

Hélas ! Les journaux n'apportent bientôt que des mauvaises nouvelles : la Belgique est envahie ; on sait que des soldats d'Ully étaient à Namur. La retraite commence ; les Allemands viennent jusqu'à Creil, la ville de Senlis a été détruite en partie. On tremble à Ully d'autant plus qu'une patrouille d'uhlans a pénétré dans le village. Ils ont attaché leurs chevaux à la grille d'une maison située au carrefour devant le Foyer Rural. On a vu de près des soldats allemands. Frayeur de courte durée.

L'illusion d'une victoire rapide s'est envolée. La bataille de la Marne met fin à l'avance de l'ennemi, mais à quel prix !

Un matin de septembre, l'apporteuse de dépêches ( c'est ainsi qu'on la nomme), Madame Petit, apporte le premier "papier bleu" chez le maire, Monsieur Gontier, (grand-père de notre ami André Hochard). C'est un télégramme officiel qui annonce la mort au combat de Roland Parmantier. Cette triste nouvelle jette la consternation dans le village. Déjà une veuve et deux orphelins. Toutes les familles se sentent touchées. Nous pouvons lire sur le registre de l'état civil de l'époque la transcription de l'acte de décès : " Le nommé Parmantier Roland caporal réserviste au 23ème colonial 9ème compagnie est décédé à Ecriennes (Marne) le 6 septembre 1914 par suite de blessure d'arme à feu, et l'on ajoute pour atténuer la banalité brutale de la formule "Mort pour la France". "

Quelques jours plus tard, on apprend la mort de Marius Mansard tué en Seine et Marne le 7 septembre 1914. De nouveau une veuve et un orphelin. Et les télégrammes se succéderont au fil des années. On devine l'angoisse des familles quand on sait que Ully a perdu 35 de ses fils sur les champs de bataille. C'est qu'en effet ces paysans, ces ouvriers qui rejoindront le front tout au long de la guerre sont tous fantassins ou artilleurs et qu'ils participent à tous les grands combats : la Marne, la Somme, Verdun, le Chemin des Dames. Les registres d'état civil en portent témoignage. L'instituteur Monsieur Cantrel dont nous parlions tout à l'heure est tué le 27 septembre 1916 à Verdun.

Un jour enfin, le 11 novembre 1918, la cloche sonne à nouveau. Le maire a reçu un dernier télégramme officiel, c'est celui qui annonce la signature de l'Armistice. C'est un immense soulagement, mais le village est profondément marqué.

Un tel drame ne peut tomber dans l'oubli.

Aussi on décide que, dans chaque commune de France, on élèvera un monument en souvenir de ceux qui sont tombés sur les champs de bataille.

Celui de notre village sera inauguré en 1920.

Chaque année, devant ce monument, le jour du 11 novembre, on fait l'appel des morts. Pour beaucoup de gens maintenant, ce n'est qu'une longue liste de noms anonymes. Et pourtant on pourrait préciser au hasard : Jacob Albert est mort à 21 ans, Léon Bailly a été tué à 23 ans, Raoul Decamp et Marcel Cresson ont disparu à 20 ans. Que de pleurs et que de chagrin, des parents inconsolables mais aussi 17 jeunes veuves et 25 orphelins, ceux qu'on appellera les "Pupilles de la Nation".

Désormais la date du 11 novembre 1918 appartient à l'histoire. On dit que le temps efface le souvenir. Souvenons-nous tout de même.

Marcel DEREBERGUE

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