Le petit train
En ces années de l'après-guerre 14 -18,
personne à Gerberoy ne possède une automobile. On peut penser
que le village est bien isolé en haut de sa "montagne"
(souvenons-nous Gerbe la Montagne sous la révolution). Il n'en
est rien ; il y a le cheval qu'on attelle à une carriole légère
et qui permet de petits déplacements, mais surtout nous avons
"le petit train". Officiellement, c'est un "train
départemental d'intérêt local". Techniquement, c'est un
"chemin de fer à voie étroite". Mais au diable ces dénominations
administratives et anonymes. Pour nous, c'est le petit train ou
quelquefois le "tortillard". Il y a dans ces mots l'intention
d'un amical attachement : c'est "notre petit train".
Il prend naissance à Milly sur Thérain, là où passe la grande
ligne Paris Beauvais Le Tréport et qui assure la "correspondance".
De là, il serpente à travers la verdoyante vallée du Thérain
et fait halte dans ces petits villages aux noms qui sentent la
vieille France : Vrocourt, Martincourt qui rappellent le "courtil"
picard tout proche, Bonnières qui sonne si bien à l'oreille,
Crillon et ses vieilles halles et qui mérite bien qu'on s'y
attarde un peu. Il n'y a guère plus de deux siècles qu'il porte
ce nom.
Puisque nous allons à Gerberoy où Henri IV logea en revenant d'une
bataille célèbre, rappelons-nous le contenu du billet qu'il
envoya à son fidèle compagnon d'armes. "Pends-toi, brave
Crillon, nous avons vaincu à Arques et tu n'y étais pas.".
C'est un descendant du grand capitaine qui a donné son nom à ce
charmant petit village.
Continuons notre route ; voilà Songeons et son marché du jeudi
sous les halles où les fermières offrent aux chalands le beurre
et le fromage au foin de leur fabrication, Fontenay Torcy dont le
nom évoque ses pâturages humides, Saint Samson la Poterie si
bien nommé. Bientôt, notre petit train quitte la vallée du Thérain
pour entrer timidement en Picardie jusqu'à la bourgade de
Formerie qui marque la fin de sa course, à peine une quarantaine
de kilomètres : cela suffit. Une douzaine d'arrêts lui
permettent de reprendre son souffle en cours de route. Bien
entendu, il coupe les routes aux passages à niveau sans barrière.
Alors il siffle longuement pour signaler son arrivée. Cependant
on a eu soin de planter sur le bord de la route un panneau de
signalisation "Attention au train" et, sans doute pour
les gens qui ne savent pas lire ou même pour les distraits, on a
ajouté une locomotive avec son panache de fumée. Avant de s'arrêter
aux gares, il crache sa vapeur bruyamment. Ces gares, toutes du même
modèle, ne sont pas originales et n'ont pas le charme des
vieilles maisons en torchis que le petit train frôle tout au
long de son voyage.
Gerberoy n'a pas l'honneur d'avoir une gare à son nom. Le train
s'arrête tout au bas de la côte, à un endroit qu'on appelle l'Arrêt
où se trouve un petit abri. Attention, il faut prévenir "le
chef du train" si on veut descendre, de même qu'il faut
faire signe au mécanicien qu'il doit s'arrêter si on veut
monter. C'est très familial.
Mais notre tortillard n'appartient pas au "réseau du chemin
de fer du Nord" (la SNCF n'existe pas encore). L'administration
des grands trains, par mépris sans doute des "petits"
n'accepte pas de délivrer un billet pour emprunter le petit
train ; on est obligé à la gare de Milly de se procurer un
billet pour les modestes gares dont nous avons évoqué les noms
tout à l'heure. Je me souviens fort bien que, revenant de
Beauvais, ma mère m'installait dans le petit train avec les
bagages pendant qu'elle allait prendre un billet pour Gerberoy.
Ce souvenir est toujours présent à mon esprit car je n'ai pas
oublié la peur que j'éprouvais de voir le train partir avant le
retour de ma mère. L'hiver, quand nous descendions à l'Arrêt,
c'était la nuit noire. On ne voyait dans l'obscurité que la
faible lueur de la lampe à pétrole du chef de train. Nous
allions monter la côte à pied et là encore je n'étais pas
rassuré.
Et puis un jour, notre petit train allongea la liste des victimes
de l'automobile. Il n'était plus rentable, c'est l'expression
inhumaine qu'on emploie pour condamner sans appel. Sa voie fut
envahie par les buissons. Par chance, on en transforma un tronçon
en une route pittoresque et confortable. Les gares avec leur nom
garderont le souvenir de ce qui fut notre petit train.
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