Les vieilles rues
Elles sont bien sympathiques, presque
touchantes, ces vieilles rues toutes bosselées de leurs pavés
irréguliers et mal alignés. Et pourtant, elles refusent tout
confort aux véhicules et même aux simples piétons, ceux qui
les fréquentent le plus souvent. Hélas, au printemps, l'herbe
pousse entre ces pavés mal joints et elle risque de devenir bien
envahissante. Nous ne vivons pas encore à l'ère des herbicides
ou autres noms en "ide". Alors, il faut trouver une
solution.
Dès que la verdure apparaît, l'administration communale fait
appel aux vieilles femmes, celles qui n'ont pas d'occupation fixe.
Madame Bondu est là. Alors, Gaétan le garde champêtre
cantonnier, porteur de dépêches, devient le maître d'uvre.
Les "désherbeuses" agenouillées sur un vieux sac à
grain plusieurs fois replié, s'alignent en travers de la rue.
Chacune est armée d'un crochet en fer qu'elle passe entre les
pavés pour en arracher l'herbe indésirable. Gaétan suit l'opération
et avec un balai la ramasse pour faire place nette. Le travail
est fastidieux et n'avance pas vite. Mais le temps passe car on
bavarde beaucoup. En écoutant, on connaîtra tous les potins du
village. Un Jour, la dernière rue pavée aura fait peau neuve et
l'on dira "A l'année prochaine".
Ces vieilles femmes, je les trouvais vieilles, mais l'étaient-elles
réellement ? Pour un enfant, l'âge est bien relatif. Quand l'automne
arrive, elles ont une autre occupation, elles vont dans le bois
de Caumont et là, elles ramassent le bois mort pour en faire une
sorte de long fagot qu'elles chargent sur leur dos en le
maintenant avec les bras. Quand elles se mettent en route, l'extrémité
du fagot traîne à terre. Il faut remonter la Côte à cailloux
et traverser le village lui aussi en montée. Que cela doit être
pénible !
Faisons revivre ces bonnes vieilles si cela est possible. La
toilette ne les soucie guère : longue jupe, long jupon, un
tablier de toile bleu foncé, un caraco qui sort de la jupe par
derrière. Presque toutes sont coiffées d'une marmotte. Pour
former une marmotte, il faut prendre un grand mouchoir (on
utilise des mouchoirs de taille impressionnante, des mouchoirs de
"priseux" comme on a coutume de dire). On le plie
suivant une diagonale, ensuite, on l'enroule autour de la tête d'une
certaine façon. Elle est bien élégante cette coiffure avec son
petit nud sur le côté. Parfois, les femmes âgées
portent des bijoux de jais, une pierre noire fixée sur une
broche ou aux boucles d'oreille. C'est un signe de deuil.
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