Madame
Lehec
Monsieur et madame Lehec sont des fermiers.
Leur ferme se trouve à la fin du village, à gauche sur la route
de Wambez. Ils ont un troupeau de belles vaches normandes,
blanches avec de larges taches acajou striées de noir. Elles ne
donnent pas autant de lait que leurs surs hollandaises mais
ce lait est très riche en crème, cette crème qui forme une épaisse
couche jaune dans la jatte et avec laquelle Madame Lehec fera le
beurre de la semaine. Monsieur Lehec l'emportera au marché de
Gournay le mardi suivant dans son grand panier aux formes
arrondies et fermé par deux anses qui se croisent.
Pour tenter davantage le chaland, le beurre en sortant de la
baratte est pressé dans un moule en bois qui lui dessine une
figure en relief sur une face. Chaque fermière a son moule
particulier. A la belle saison, quand cela est possible, on
entoure chaque demi-livre (250 gr.) de feuilles d'oseille. IL est
joli et appétissant ce beurre doré avec son habit de feuilles
vertes à la nervure rouge. Ma mère dit que le beurre est plus
jaune encore quand les vaches broutent les fleurs du bouton d'or.
C'est pourquoi elle choisit ce moment pour emplir son pot de
terre avec du beurre salé frais.
Je connais bien Madame Lehec. Comme Madame Bondu, elle porte un béguin blanc. Tous les jours, elle me sert le lait de
notre petit déjeuner du lendemain. En chemin quelquefois, on
rencontre un camarade qui va aussi à la ferme. Alors, en
revenant, on se livre à un petit jeu qui ne se termine pas
toujours heureusement. La boîte à lait étant presque pleine,
on la tient solidement par l'anse et on lui fait décrire à bout
de bras de grands tours aussi vite que possible. La difficulté n'est
pas de faire tourner la boîte mais de l'arrêter car c'est à ce
moment-là que le lait peut s'échapper en partie. Au retour la mère
s'en apercevra sans doute et cela peut avoir des conséquences fâcheuses.
Madame Lehec, comme beaucoup de paysans, écrit si rarement qu'elle
n'éprouve pas le besoin d'acheter un flacon d'encre, c'est
pourquoi hier elle m'a chargé d'une commission. Elle m'a confié
sa bouteille à encre pour que je la remplisse. C'est un petit
flacon carré en verre de couleur, avec un goulot. Sur le dessus
une rainure sert à poser le porte-plume. "Apporte-moi aussi
une plume, m'a dit Madame Lehec, car la mienne est toute rouillée."
Il faut rappeler que dans toutes les classes on possède une
bouteille à encre. C'est une bouteille ordinaire ; on la remplit
d'eau tiède et on y verse de petits granulés violets à l'aspect
métallique contenus dans un étui acheté chez le libraire.
Quelques minutes plus tard, l'encre est prête, on la verse dans
les encriers que possède chaque table ; un bouchon spécial
facilite l'opération. Il existe deux sortes d'encriers : l'encrier
courant en porcelaine blanche, mais on peut avoir la chance de
posséder un encrier avec un petit couvercle en plomb qu'on peut
ouvrir ou fermer à volonté ; c'est mieux.
Tous les lundis en même temps qu'on remplit les encriers, on
distribue à chaque élève une plume neuve sortie d'une petite
boîte en carton. Chaque école a sa marque préférée, certains
utilisent la "Baignol et Farjon", d'autres ont adopté
la plume Sergent Major. Un jour, j'ai eu la chance de pouvoir me
servir d'une plume "baîonnette". Comme elle écrivait
bien ! Je n'aime pas écrire avec une plume neuve, je la trouve
trop dure. Alors quelquefois, je triche et je garde ma vieille
plume, elle est plus souple. En même temps que la plume, on reçoit
une feuille de papier buvard rose. Il sert à éponger l'encre
fraîche quand on ferme le cahier ; c'est sa fonction. Mais il a
un autre usage qui n'est pas recommandé. Au cours d'une dictée,
il arrive qu'on soit embarrassé par l'orthographe d'un mot.
Alors on l'écrit délicatement sur le buvard de deux ou trois façons
différentes afin que l'il reconnaisse celle qui convient
le mieux. Il ne faut surtout pas appuyer sinon le buvard aspire l'encre
contenue dans la plume et cela fait une grosse tache violette sur
la surface rose.
La plume d'acier avec son bec fendu permet de former "les
pleins et les déliés" de chaque lettre ; un plein quand on
descend en appuyant un peu, un délié quand on laisse la plume
remonter toute seule. Plusieurs fois par semaine, on fait une
page d'écriture. Chaque lettre de l'alphabet, minuscule ou
majuscule prend son tour. On la reproduit agrandie, puis à sa
taille habituelle, un petit interligne. Pour terminer la page d'une
lettre majuscule, on écrit une phrase connue commençant par la
lettre étudiée : "On a souvent besoin d'un plus petit que
soi.", "La raison du plus fort est toujours la
meilleure.". La Fontaine est souvent mis à contribution.
Quand on arrive au bout de l'alphabet, c'est difficile de trouver
une phrase convenable ; heureusement, la place Xaintrailles vient
au secours du maître. Xaintrailles était un capitaine de
Charles VII."
Une explication plus détaillée nous apprend que Xaintrailles
gagna la bataille de Gerberoy en 1435 sur l'ennemi anglais, le
comte d'Arundel. Il fut le compagnon de Jeanne d'Arc. Sur le
petit chemin qui mène à la ferme de Monsieur Lehec, on a en bas
de la route une jolie perspective vers l'ouest et qu'on appelle
la vallée d'Arundel (On prononçait Arondel). Peut-être le dit-on
encore ? La "bouverie" qu'on voit s'appelait l'Etang.
Merci Madame Lehec de m'avoir permis d'évoquer ces années d'école
à Gerberoy qui me sont si chères.
Aujourd'hui je rapporte à sa propriétaire le flacon que j'ai
rempli avec l'encre de l'école. Je n'ai pas oublié la plume
neuve. Madame Lehec veut me remercier et me demande ce que je désire.
Sans la moindre hésitation je réponds "une tartine de pain
de ménage avec de la confiture.". Je sais qu'ici la fermière
cuit encore le pain chaque semaine. Mon désir sera vite exaucé.
Madame Lehec sort de son pétrin (je devrais dire une maie) une
miche farineuse déjà entamée et grande comme une roue de
brouette. Elle en détache une longue tartine qu'elle garnit de
confiture de sa fabrication.
Et je m'en vais en mordant à belles dents "à même"
la tartine. Comme c'est bon ! Ma mère dit que ce qu'on mange
chez les autres est toujours meilleur que ce qu'on mange chez soi.
Mais non, chère maman, le pain de Madame Lehec était vraiment
très bon.
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