Dodore

Vous l'avez deviné, c'est de Théodore dont nous allons parler. Mais dans le village, personne ne le désigne autrement que par ce diminutif qui accorde à notre homme une certaine sympathie. Son nom de famille, je l'ignore.

Disons tout de suite que Dodore est un personnage hors du commun. On le rencontre très rarement dans les rues. Il habite à l'extrémité du village dans une petite maison basse en face du presbytère. Dans le pays, on l'appelle "l'homme des bois". Il est probable qu'il y passe sa vie. Qu'y fait-il ? On ne le sait pas très bien. Pourtant Dodore jouit d'une certaine réputation car il a une activité aussi originale que saisonnière : Dodore connaît les endroits du bois où l'on trouve des
morilles. Pour cette raison, je lui accorde un prestige plein de mystère car je n'ai jamais vu de morilles de ma vie.

Vous connaissez sûrement ce champignon assez rare que les gastronomes apprécient beaucoup. Il pousse dans les bois, seulement là où on le trouve habituellement. Apparaît d'abord, au début du printemps, la petite morille grise difficile à trouver parmi les feuilles sèches à cause de sa couleur et de sa petite taille ; elle est suivie par la morille jaune, beaucoup plus grosse, mais moins parfumée et un peu moins appréciée.

Dès que le soleil du printemps a réchauffé la terre, Dodore se met à l'œuvre. Quiconque oserait lui demander où il trouve son précieux butin serait très mal reçu, et il est hors de question de le suivre. D'ailleurs, personne ne cherche à lui disputer sa spécialité de "trouveur" de morilles.

Dès que ses premières recherches ont été couronnées de succès, on voit Dodore traverser la place devant la mairie. Regardons le personnage. C'est un grand diable mal vêtu, mal chaussé. Il marche tout droit, d'une allure lente en pliant un peu les genoux à chaque pas. Il est tellement chevelu et barbu qu'on ne distingue pas les traits de son visage. Ses cheveux n'ont jamais connu la tondeuse et sa barbe a ignoré le rasoir. Il y a un tel mystère autour de Dodore, mystère qui s'ajoute à son physique plutôt repoussant, que les enfants ont peur de lui.

Mais où va-t-il en traversant la place ? Il tient à la main une sorte de mouchoir qu'il serre par les coins et qui contient sa cueillette du matin qu'il va vendre chez le notaire, son seul client. Presque chaque jour, tant que durera le temps des morilles, on verra Dodore. Je me demande bien ce que la cuisinière peut faire de toutes ces morilles. Un Jour, j'eus la clé de l'énigme. L'occasion me fut donnée d'entrer dans la grande cuisine de l'imposante habitation du notaire. A mon grand étonnement, je vis, accrochés au plafond, de longs chapelets de morilles qui séchaient et qu'on pourrait ainsi manger au cours de l'année ; c'est ainsi que je vis des morilles pour la première fois.

Grâce à ce petit commerce, Dodore était riche, disons moins pauvre qu'à l'ordinaire. Quelquefois en revenant à la maison, il s'arrêtait à la boutique du père Dallongeville (café épicerie) pour se faire servir "un cintième de goutte" qu'il emportait dans une "topette" gardée dans une poche de ses guenilles. (Il faut préciser qu'on buvait peu de vin ; on lui préférait "la goutte", l'eau de vie. L'épicier la vendait par cinquième de litre.) Le résultat ne se faisait pas attendre. Dodore, ivre, braillait dans la maison et ses cris attiraient tous les "gamins". C'était un spectacle pour eux.

Un jour, j'ai quitté le village. Qu'est devenu Dodore ? Je n'en sais rien. Ce qui est certain, c'est qu'il ne pouvait pas avoir de successeur.

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