Les boutiques

Nous l'avons déjà rappelé, Gerberoy possède deux cafés - épiceries, dépôt de pain et tous les habitants sont les clients journaliers de ces boutiques : celle de Madame Noël et celle de Monsieur Dallongeville. La première est voisine de la belle maison où la tradition veut qu'Henri IV ait logé au retour d'une bataille (sans autre précision de notre part), la seconde se trouve en haut du trottoir à côté de la mairie. Ces boutiques ressemblent à celles de tous les villages. Cependant, je ne peux résister au plaisir de m'attarder un peu dans celle de Monsieur Dallongeville. D'abord, j'y vais presque tous les jours. Précisons que notre épicier est en même temps buraliste et qu'à ce titre, il est seul autorisé à vendre du tabac et des cigarettes. Le choix est des plus modestes : du tabac gris et des cigarettes "Elégantes" en paquet bleu. Entrons.

Ce qui fait le charme de la boutique, c'est son comptoir sur lequel se trouvent deux grands pots en poterie vernissée de Savignies et dont le couvercle en forme de cône se termine par une grosse boule de cuivre jaune ; à côté, une petite balance tout en cuivre et bien astiquée dont les plateaux sont deux coupelles en corne grandes comme le creux de la main. Cette jolie balance sert à peser ce qui est conservé dans les deux pots : tabac à priser dans l'un, tabac à chiquer dans l'autre. "Prenons une prise.": une pincée de tabac à priser sur le dos de la main, on renifle pour aspirer dans chaque narine. On éternue parfois. Le tabac à chiquer est formé de feuilles de tabac roulées et tenues humides. On le garde dans une blague à tabac en caoutchouc. On en coupe un morceau qu'on mâche lentement. Si on s'arrête, la "chique" gonfle la joue. Lorsqu'on a mal aux dents (on va rarement chez le dentiste), un abcès peut enfler la joue. On dit alors qu'on a la chique. Mais oublions tout cela, ce n'est guère appétissant.

De temps en temps, le père Dallongeville (le mot "père" ajouté à celui d'une personne n'a aucune signification péjorative) ouvre sa grand'porte et l'on voit le four qui sert à griller le café. Une grosse boule qu'on peut faire tourner à l'aide d'une manivelle est remplie à moitié de café vert. En dessous un feu de braises bien rouges la chauffe régulièrement. Notre épicier tourne lentement, presque religieusement la manivelle car il faut avoir le tour de main. Le café convenablement remué va se dorer, puis devenir brun foncé. Attention ! Il ne faut pas qu'il brûle. Et quelle odeur ! Tout le quartier est embaumé. Demain, c'est sûr, ma mère m'enverra acheter une demi-livre de café. Le café conservé dans une grande boîte en fer blanc est vendu en grains par demi-livre (250 gr.) ou par quart (125 gr.). On peut le moudre sur place dans un grand moulin fixé au comptoir.

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