Les betteraves
J'allais oublier de vous
parler de la betterave fourragère ou sucrière, et pourtant quel
travail elle exigeait !
En avril, on semait les graines en ligne au semoir.
Quand les plantes atteignaient quelques centimètres, les "saisonniers"
arrivaient. Eux aussi venaient de Flandre, avec leurs sabots de
bois, en vêtements de velours noir, la besace à cheval sur l'épaule
; ils apportaient leur outil, une binette luisante et tranchante
avec un manche très court. Les bineurs (on disait biner les
betteraves) allaient se mettre au travail. Ils démariaient les
jeunes plants (les "dédruire" était
le mot employé).On devait en laisser 25 ou 30 tous les dix mètres,
en gros 3 par mètre. Cela demandait une certaine attention ;
mais ce n'était rien à côté de l'effort qu'il fallait fournir.
J'ai fait parfois ce travail ; c'était harassant ; on
travaillait "avec le soleil", une longue journée courbé
sur le sol à tirer la binette ; les reins les plus solides n'y résistaient
pas. Parfois, on voyait les gens travailler à genoux. Biner 20
ares de betteraves à la journée n'était pas donné à tout le
monde ; certains disaient en faire 25 mais ils se vantaient. On
était payé à l'hectare.
Ensuite, on donnait une ou deux "façons" à la machine,
une bineuse tirée par un cheval tranquille. C'était un travail
délicat. Parfois, on "repassait" à la main, mais
cette fois, avec une binette à long manche.
Puis, quand l'automne venait, il fallait arracher les betteraves
; les mêmes saisonniers arrivaient, non plus avec une binette,
mais avec une petite fourche à deux dents, d'une forme spéciale,
avec un manche très court. A l'aide de cette fourche, ils
soulevaient chaque betterave pour la sortir de terre et le poser
en ligne sur le sol. Puis, avec un couperet, ils séparaient les
"fanes" des racines qu'ils disposaient en petits tas.

C'était aussi un travail très
pénible, surtout quand le sol était dur ou quand la gelée
blanche durcissait les feuilles. Le charretier, avec une fourche
spéciale, chargeait les racines dans un tombereau pour aller
former un silo le long d'un chemin. Plus tard, on recouvrait le
silo de paille, puis de terre ; les racines servaient de
nourriture aux bestiaux pendant l'hiver.
Même travail avec les sucrières, mais le tas formé le long du
chemin était à nouveau chargé à la main dans le tombereau
pour le mener à la gare ; et là, toujours à la main, on
chargeait le wagon qui transportait les betteraves à la sucrerie.
Croyez-moi, après une journée de travail, on dormait bien. Pour
ne pas trop salir nos vêtements, on s'accrochait un vieux sac
autour de la taille.
Ce travail épuisant me rappelait des souvenirs d'enfance.
Dans mon village, on avait construit une sucrerie le long du
canal de Nieuport. Les betteraves étaient transportées par la
route, par le train, mais aussi par bateaux, et je me souviens
avoir vu les ouvriers qui déchargeaient la cargaison avec des
hottes qu'ils portaient sur le dos.
Ce
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